L'immobilisme français

On entend sans arrêt parler de l'immobilisme français, depuis très longtemps : "les français sont des veaux" et ça revient en ce moment lors des débats à propos de la loi El Khomri et des nuits debout et dans la comm' de Macron et son mouvement politique "apolitique" et sans idée.

L'immobilisme est réel. On le ressent en permanence. Il nait dans les sphères du pouvoir : la caste politique et il est partagé et amplifié par les médias. Les citoyens sont contaminés par cette peur permanente du changement et répondent par la défensive à toute tentative de réforme. À tel point que tout mouvement citoyen est voué à l'échec par un étouffement de la médiacratie et que les français dans leur ensemble sont qualifiés d'immobilistes. Les manifestations anti loi travail, nuits debout, c'est de l'utopie, rien ne va changer, le gouvernement s'en fout, vous vivez dans le monde des bisounours… voici le genre de réponses que l'on peut lire quand on discute avec l'un de ces français résigné à l'immobilisme. Mais quelle en est la source ?

Aujourd'hui, avec la loi el khomri, les immobilistes sont les membres du gouvernement. Ils ont l'opportunité de changer la société pour l'accompagner vers un partage plus équitable des richesses et donc du travail grâce à des réformes telles que le revenu de base ou le salaire à vie, la lutte contre l'évasion fiscale, la taxe sur les transactions financière. Mais ils préfèrent garder le modèle existant et le confirmer. En effet, le code du travail permet déjà aujourd'hui de mettre fin facilement à un CDI. Un CDI peut avoir une période d'essai d'un an. Si on est pas capable de déterminer la qualification d'un salarié au bout d'un an, c'est qu'on est un très mauvais gestionnaire. Il est possible de licencier économiquement en cas de difficultés financières de l'entreprise. Je l'ai subit dans ma précédente boite, c'est quelque chose qui se fait facilement. Et heureusement, c'est très bien pris en charge par Pole Emploi qui propose un dispositif particulier à ces licenciés : un avant goût du salaire à vie (un an d'indemnité du même montant que le précédent salaire net). Il reste aussi la rupture conventionnelle, largement surutilisées dans les années 2000. Que j'ai subit aussi. Et on peut aussi embaucher en CDD, renouvelable, avant de proposer un CDI, pour les mauvais manager mais un peu moins mauvais en gestion. Bref, il est très facile aujourd'hui de licencier et la loi el khomri ne va rien réformer dans ce sens, elle ne va que consolider des pratiques qui sont à la limites de la légalité et très illégitimes. C'est bien une sorte d'immobilisme puisque le modèle reste inchangé. Ceux qui supportent ce gouvernement et cette loi sont des conservateurs. Ceux qui boivent les paroles de Macron sont des immobilistes.

Paradoxalement, ceux qui bougent sont ceux que le pouvoir qualifie de réactionnaires. Officiellement, les immobilistes sont les manifestants qui se bougent depuis le 31 Mars sans interruption. Ce sont ceux qui refusent la réforme, ceux qui veulent que rien ne change, ceux qui rêvent d'utopie. En réalité, ce sont les seuls qui se bougent et qui ne sont de fait pas immobiles. Ce sont ceux qui proposent de vrais débats citoyens pour trouver de vraies solutions pour l'interêt général. Ce ne sont pas une poignée de nantis qui se pointe une fois par semaine à l'assemblée pour voter bêêêêêtement la loi que le parti leur a ordonné de faire passer dans l'intêret du copain industriel.

En fait, le français bougerait bien plus si on ne le cadenassait pas. Les médias jouent à ce jeu de la manipulation et gagnent l'immobilisme des citoyens. Ce n'est pas une nature mais un conditionnement. Pourquoi se bouger puisque de toute façon le néo libéralisme est mondial et que même si on arrivait à changer la France, ça ne tiendrait pas plus de quelques années avant de replonger dans le capitalisme le plus sauvage ? Autant avouer directement sa défaite et utiliser ce temps perdu en manif à accumuler du capital. Tu me soutiens le contraire ? Tu es utopiste. Tu vis dans le monde des bisounours.

Si je parle de ça sur ce blog, c'est que ce genre de discours se retrouve aussi pour le veganisme. Le véganisme, c'est avant tout une adaptation au monde qui change. Nous sommes de plus en plus nombreux sur Terre, nous devons donc changer nos habitudes de consommation. Nous ne pouvons plus soutenir une agriculture et un élevage intensif qui ne permet de nourrir qu'une poignée de privilégiés en laissant crever de faim des milliards d'êtres humain tout en massacrant des milliards d'animaux. C'est pour ça que de plus en plus de personnes choisissent le flexitarisme, puis le végétarisme, puis le véganisme. C'est une preuve de mobilisme, de progressisme.

Les immobilistes sont ceux qui ne veulent surtout pas changer leurs habitudes et leur train de vie. Et ils se trouvent tout un tas d'excuses et de fausses solutions pour rester immobiles dans leur faux confort.

C'est une mode. Pourquoi perdre mon temps à aller acheter du tofu au biocoop si la mode n'est que passagère et que d'ici trois ans on aura tout oublié ? Sauf que cette mode est prévue pour durer. Cette montée des véggies depuis les années 2000 est avant tout liée à une plus grande information des consommateurs : internet permet de se renseigner sur les alternatives alimentaires, les multiples scandales sanitaires ont poussé de plus en plus de gens à se renseigner sur ce qu'ils bouffent et à le diffuser autour d'eux. La vache folle, la grippe aviaire, la viande de cheval, les pesticides, c'est quelque chose de très récent dans l'opinion publique. De plus en plus de gens se bougent pour ne plus consommer ces saloperies pendant que les immobilistes parlent de mode.

On est trop nombreux sur Terre. Encore un argument souvent croisé dans les débats. Si nous produisons trop de viande, c'est que nous sommes trop nombreux. Si nous controllions les naissances, nous pourrions alors continuer à manger de la viande sans impact négatif sur la planète. Alors j'ai envie de répondre à ces gens, au risque de me manger un godwin : et si nous éliminions les trois quart de l'humanité à l'aide d'une bonne guerre mondiale nucléaire et quelques camps d'extermination ? Non, ça n'a pas de sens. Quand au contrôle des naissances, ça, c'est une utopie (une distopie plutôt). La vie trouve toujours son chemin. Et si on est capable de contrôler les naissances dans notre civilisation occidentale, nous n'avons aucune influence dans le reste du monde à part la force armée, ce qui nous ramène à la guerre et les camps. Alors qu'en réalité, notre planète est capable de produire suffisamment de nourriture végétale pour nourrir 12 milliards d'êtres humains. Actuellement, nous faisons le choix arbitraire de nourrir les animaux d'élevage en priorité, mais si nous limitions au maximum notre production animale, nous aurions une marge énorme nous permettant de doubler encore la population. Et encore, c'est sans parler des découvertes technologiques futures qui nous permettront peut être d'accroitre encore plus nos ressources nutritives. Et on pourrait aussi parler de la société de consommation qui nous pousse à produire trop et à jeter au lieu de planifier pour gaspiller le moins possible.

Je ne vais pas énumérer tous les arguments anti véganisme tellement ils sont nombreux et facile à réfuter. Ces preuves d'immobilisme se rangent aux cotés de la théorie du complot : il est impossible de changer les choses, alors ne changeons rien. Nous ne sommes que des pions dans ce monde dirigé par une poignée d'élite alors ne faisons rien, ça ne sert rien. L'immobilisme est présent, mais il nait dans l'immaginaire collectif. Se bouger, ce n'est pas forcément aller en manif ou faire des actions militantes. Ça commence par bouger ses habitudes en se renseignant, en écoutant les arguments contraires sans se braquer et sans traiter son interlocuteur de fanatique. Ça commence par changer son comportement une fois qu'il a été détecté comme néfaste pour la société. Se bouger, c'est aussi bouger les autres en expliquant, en propageant, en poussant les autres à réfléchir comme nous avons commencé à le faire. Et ensuite, ça peut aller plus loin selon la volonté de chacun.

Alors s'il vous plait… bougez vous.

Crédit photo : Mac(a)rons immobiles